Jacques-Henri Bernardin de SAINT-PIERRE


Écrivain et botaniste français Jacques-Henri Bernardin de SAINT PIERRE est né au Havre (Seine-Maritime) le 19 janvier 1737 et décédé à Éragny-sur-Oise (Val d’Oise) , le 21 janvier 1814.
En 1771 il embrasse tardivement la carrière des lettres et publie « Voyage à l’île de France » (ancienne île Maurice) puis devient célèbre avec les trois premiers volumes de ses « Études de la nature » (1784).

> Extrait de « Paul et Virginie » <

Lorsque je suis fatigué ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne je t’aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n’ai pas besoin de te voir pour te retrouver; quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l’air où tu passes, sur l’herbe où tu t’assieds. Lorsque je t’approche, tu ravis tous mes sens. L’azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux; le chant des bengalis, moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à travers les cailloux roulants de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant sur ses bords j’étais déjà bien fatigué; mais quand je t’eus prise sur mon dos il me semblait que j’avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m’enchanter. Est-ce par ton esprit? mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses? mais elles m’embrassent plus souvent que toi. Je crois que c’est par ta bonté. Je n’oublierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu’à la Rivière Noire pour demander la grâce d’une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier que j’ai cueillie dans la forêt; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel; je l’ai pris pour toi au haut d’un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je serai délassé. »

Virginie lui répondait: « O mon frère! les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de joie que ta présence. J’aime bien ma mère, j’aime bien la tienne; mais quand elles t’appellent mon fils je les aime encore davantage. Les caresses qu’elles te font me sont plus sensibles que celles que j’en reçois. Tu me demandes pourquoi tu m’aimes; mais tout ce qui a été élevé ensemble s’aime. Vois nos oiseaux; élevés dans les mêmes nids, ils s’aiment comme nous; ils sont toujours ensemble comme nous. Écoute comme ils s’appellent et se répondent d’un arbre à l’autre: de même quand l’écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte, au haut de la montagne, j’en répète les paroles au fond de ce vallon. Tu m’es cher, surtout depuis le jour où tu voulais te battre pour moi contre le maître de l’esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit bien des fois: Ah! mon frère a un bon cœur; sans lui je serais morte d’effroi. Je prie Dieu tous les jours pour ma mère, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres serviteurs; mais quand je prononce ton nom il me semble que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu’il ne t’arrive aucun mal! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs? n’en avons-nous pas assez dans le jardin? Comme te voilà fatigué! tu es tout en nage. » Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyait le front et les joues, et elle lui donnait plusieurs baisers.